Souvenons-nous des bébés partis trop tôt

Le 29 octobre, 2020

Dre Amanda Worden-Rogers, médecin de famille à Fredericton

Octobre est le Mois de sensibilisation au deuil périnatal. Nous connaissons tous de près ou de loin des personnes qui ont vécu cette expérience douloureuse. Souvent, les médias sociaux nous laissent seulement voir les moments heureux de tout un chacun, mais ce n’est pas la réalité et ce n’est pas utile aux personnes qui ont besoin de savoir qu’elles ne sont pas les seules à vivre des moments difficiles. Voilà donc pourquoi je vous raconte mon histoire.

Mon mari et moi avons appris au mois d’août dernier que notre famille s’agrandirait en avril 2021. Nous étions tellement excités! Notre chien, Figs, lui, l’était un peu moins. Disons qu’il en avait assez des deux mousses que nous avions déjà! J’ai toujours été du genre à ne pas garder les bonnes nouvelles pour moi, parce que je crois que la vie mérite d’être célébrée à tout moment. Notre famille et nos amis ont rapidement été mis au courant et étaient aussi excités que nous. Nos filles savaient qu’elles allaient devenir de grandes sœurs et elles prenaient déjà leur rôle au sérieux.

À sept semaines de grossesse, nous avons eu une échographie qui montrait que tout allait bien et que le petit cœur battait fort. Grâce à mon expérience de médecin de famille, je savais que dans 98 % des cas, quand on obtient ce genre de résultat à la première échographie, on tient un bébé en santé dans nos bras neuf mois plus tard.

Toutefois, durant les quelques semaines qui ont suivi, le doute a commencé à s’installer dans mon esprit.

Mes pantalons me faisaient encore et certains symptômes avaient disparu. Au travail, j’ai essayé quelques fois d’entendre le beau petit battement de cœur du bébé, mais je n’arrivais pas à le trouver. Pourtant, quand j’ai porté mes filles Jubilee et Cadence, j’ai entendu leur cœur aux alentours de la huitième ou de la neuvième semaine de grossesse. J’ai essayé de ne pas m’en faire et je me suis dit que ça devait être à cause des quelques livres que j’avais prises depuis ma dernière grossesse.

Mais comme vous le savez, l’instinct maternel est fort, et j’ai voulu en avoir le cœur net. À 11 semaines de grossesse, ma collègue et amie a essayé d’entendre le cœur du bébé, en vain.

On m’a fait passer une échographie. La technologue était très gentille, et sans qu’elle ait eu à dire quoi que ce soit, j’ai compris qu’elle avait de mauvaises nouvelles pour moi : notre bébé à naître nous avait quittés.

La marche entre la salle d’échographie et ma voiture m’a semblé surréelle. Je regardais le visage des gens que je croisais et me demandais si eux aussi, ils allaient avoir de mauvaises nouvelles ce jour-là. J’ai annoncé la nouvelle à mon mari et à ma famille, puis je suis allée chercher les filles à l’école. J’avais une envie irrépressible de les serrer dans mes bras et de les coller.

Quand nous avons appris la nouvelle à Jubilee, elle s’est mise à pleurer, ce qui m’a fendu le cœur. Elle était si attentionnée et ses questions étaient empreintes d’innocence et d’amour. Nous avons décidé de passer la fin de semaine ensemble, tranquilles, pour digérer la nouvelle et nous remettre sur pied. Nous sommes allés faire une randonnée et nous avons pris le temps de réfléchir à toute la chance que nous avions malgré tout.

Le lundi, au travail, ça n’a pas été facile. J’ai reçu des patientes qui étaient environ au même stade de grossesse que moi et qui entendaient le petit cœur pour la première fois. J’étais très contente pour elles, mais en même temps si triste pour moi et le petit être dans mon ventre que je ne verrais jamais grandir.

À ma grande surprise, cette journée-là, je me suis sentie privilégiée malgré mon deuil. J’adore mon travail et faire partie du bonheur d’autrui m’a aidée en ce moment de deuil personnel.

Le lendemain, les rôles ont été inversés : c’est moi qui étais la patiente. Mon corps semblait prêt à lâcher prise et j’ai commencé à présenter des signes de ma fausse couche. Les soins que j’ai reçus ont été fantastiques.

Comme médecin, je ne compte plus les fois où j’ai partagé la peine de femmes et d’hommes devant l’injustice des fausses couches et du deuil périnatal. Ce sujet me touche profondément, tant du point de vue de mon expérience professionnelle que de mon expérience personnelle, puisque nous avions aussi vécu une fausse couche avant la naissance de notre première fille. Tout le monde vit des deuils au courant de sa vie et tout le monde a sa propre façon de s’en remettre. Je suis du genre à en parler et à m’ouvrir sur le sujet; d’autres préfèrent garder leurs émotions pour eux.

Le deuil n’est régi par aucune règle et n’a aucune échéance. Après tout, ces bébés faisaient partie de nos rêves, de nos souhaits et de nos plans pour l’avenir. Nous nous étions déjà imaginés en train de les tenir dans nos bras pour la première fois et compter leurs petits doigts et leurs petits orteils.

Sentez-vous libres de vivre votre deuil à votre façon. Que vous souhaitiez vivre votre peine avec vous-mêmes ou la partager, c’est votre choix. Sachez seulement que vous n’êtes pas seuls et que bien d’autres personnes comprennent ce que vous vivez.